Home CONCACAFLigue des NationsRép. Dominicaine – Haïti : le football, témoin de l’histoire de l’Île !

Rép. Dominicaine – Haïti : le football, témoin de l’histoire de l’Île !

par Childo Geffrard

Dans quelques heures, Haïtiens et Dominicains vont se retrouver dans un même stade pour une rencontre qui pourrait peser dans la course menant à la Gold Cup 2027. Sur une île partagée entre deux États, où les relations migratoires, diplomatiques et historiques restent complexes, le football ne se joue jamais totalement à l’écart de la politique.

À l’occasion de la 3e journée de la Ligue A (groupe A), de la Ligue des nations de la CONCACAF, la sélection haïtienne affrontera son homologue de la République dominicaine, ce jeudi, à l’Estadio Olímpico Félix Sánchez. Avec 6 points chacune, les deux équipes abordent ce rendez-vous dans une position qui donne à ce derby des allures de confrontation décisive.

Au-delà de l’enjeu sportif, l’histoire commune des deux nations donne à cette rencontre une dimension particulière. Et pour comprendre ce qui se joue autour de ce duel, un retour dans le passé s’impose.

Une île, deux nations, une histoire complexe !

Les relations entre Haïti et la République dominicaine sont façonnées par plusieurs siècles de voisinage, de rivalités, de conflits et d’échanges. En 1697, le traité de Ryswick reconnaît la présence française dans la partie occidentale de l’île, tandis que la partie orientale demeure sous administration espagnole.

Les trajectoires des deux territoires se construisent alors dans des contextes différents. À l’ouest, la colonie française de Saint-Domingue repose largement sur l’économie de plantation et l’exploitation massive des esclaves africains. À l’est, Santo Domingo évolue dans un environnement économique et social distinct.

En 1804, après une révolution historique contre l’esclavage et le pouvoir colonial français, Haïti proclame son indépendance. Cette victoire marque profondément l’histoire de la région et fait du pays la première république noire indépendante du monde moderne. Mais l’histoire de l’île est loin d’être terminée.

1822-1844 : une période déterminante !

En 1822, sous la présidence de Jean-Pierre Boyer, Haïti étend son administration à la partie orientale de l’île. Cette période, qui dure jusqu’en 1844, demeure l’un des chapitres les plus sensibles de l’histoire des deux peuples. Dans la mémoire nationale dominicaine, ces 22 années sont souvent associées à une expérience de domination politique et à des mesures qui ont nourri les revendications indépendantistes.

Le 27 février 1844, les indépendantistes dominicains proclament la séparation d’avec Haïti, donnant naissance à la République dominicaine. Les années suivantes sont marquées par des affrontements et des tentatives de reprise de contrôle territorial. Ces conflits contribuent à renforcer les identités nationales et à installer une méfiance réciproque qui pèsera durablement sur les relations entre les deux États.

Pour autant, l’histoire de cette île ne se résume pas aux affrontements. Les échanges commerciaux, les mouvements de population et les relations entre les communautés frontalières ont toujours constitué une autre réalité du voisinage haïtiano-dominicain.

1937 : le massacre qui a marqué les mémoires !

Parmi les épisodes les plus tragiques de cette histoire figure le massacre d’octobre 1937, perpétré sous la dictature de Rafael Leónidas Trujillo. Durant plusieurs jours, des milliers d’Haïtiens et de Dominicains d’origine haïtienne ont été assassinés par les forces dominicaines, principalement dans les régions frontalières.

Le bilan exact demeure incertain, mais de nombreuses estimations évoquent entre 20 000 et 35 000 victimes. Cette tuerie, connue sous le nom de massacre du Persil, s’inscrivait dans un contexte de nationalisme autoritaire, de persécution des populations haïtiennes et de volonté de renforcer le contrôle dominicain sur la frontière.

Les victimes ont été tuées à coups de machettes, de couteaux et d’armes à feu. Face aux pressions diplomatiques, le régime de Trujillo a finalement accepté le versement d’une indemnité à Haïti, sans que cela puisse effacer l’ampleur de la tragédie.

Près de 9 décennies plus tard, cet épisode reste profondément ancré dans la mémoire collective haïtienne et demeure un élément incontournable pour comprendre la sensibilité des relations entre les deux pays.

Migration et interdépendance économique !

Malgré les conflits et les tensions, les relations entre Haïti et la ‘Dominicanie’ se sont aussi construites autour des migrations et des échanges économiques. Dès le début du XXe siècle, des travailleurs haïtiens ont été recrutés en nombre pour répondre aux besoins de l’industrie sucrière dominicaine. Avec les transformations économiques des décennies suivantes, leur présence s’est étendue à d’autres secteurs, notamment la construction, l’agriculture, le commerce et les services.

Pour de nombreuses familles haïtiennes, la République dominicaine représente une destination de travail et une source de revenus indispensables. Cependant, les conditions de vie des migrants, les expulsions, les discriminations et les difficultés d’accès à certains droits ont régulièrement alimenté les tensions.

En parallèle, les deux pays entretiennent des relations commerciales importantes. Cette interdépendance rappelle que, malgré les différends politiques, les réalités économiques et humaines continuent de rapprocher les deux sociétés.

La rivière Massacre, nouvelle source de tensions !

En 2023, le différend autour de la rivière Massacre a ravivé les tensions diplomatiques. La construction d’un canal d’irrigation du côté haïtien, destiné à alimenter la plaine de Maribaroux, a provoqué une vive opposition du gouvernement dominicain.

Les autorités dominicaines estimaient que le projet risquait d’affecter le débit de la rivière et invoquaient le traité frontalier de 1929. Du côté haïtien, le canal était défendu comme un projet nécessaire à l’irrigation des terres agricoles et à la sécurité alimentaire des populations locales.

Le 15 septembre 2023, le président dominicain Luis Abinader a ordonné la fermeture des frontières terrestres, aériennes et maritimes avec Haïti. Cette décision a provoqué une crise commerciale et humanitaire, avant un assouplissement partiel des restrictions.

Cet épisode a une nouvelle fois démontré à quel point les relations entre les deux pays restent sensibles. Une question liée à l’eau, à l’agriculture et à la souveraineté territoriale a rapidement pris une dimension politique et économique majeure.

Le sport, un autre terrain de rivalité !

Dans ce contexte, le football constitue également un espace où les deux nations cherchent à affirmer leur progression et leur identité sportive. Dans un premier temps, le championnat dominicain a été l’eldorado des footballeurs haïtiens et met en place de bonnes structures (centre de formation, établissement de sponsors).

Longtemps reconnue principalement pour ses performances en baseball, la République dominicaine investit progressivement d’autres disciplines. En athlétisme, Marileidy Paulino a remporté la médaille d’or du 400 mètres aux Jeux olympiques de Paris 2024, en établissant un nouveau record olympique. En football, la sélection dominicaine a participé aux Jeux olympiques de Paris et à la Coupe du monde U20 en 2023.

La sélection senior poursuit elle aussi son développement, avec l’intégration de joueurs issus de la diaspora, notamment Mariano Díaz et Junior Firpo. Sa participation à la Gold Cup 2025 témoigne de ses ambitions sur la scène régionale.

Haïti possède, de son côté, un argument de poids qui est sa qualification pour la Coupe du monde 2026, obtenue après 52 ans d’absence. Un accomplissement majeur pour les Grenadiers, qui retrouvent ainsi la plus grande scène du football mondial.

Ces trajectoires différentes nourrissent une rivalité sportive qui dépasse désormais le simple cadre des confrontations entre voisins. Pour les deux sélections, chaque rencontre représente une occasion de mesurer les progrès accomplis et de renforcer leur position dans la CONCACAF.

90 minutes pour mettre la politique de côté ?

Le derby de ce jeudi se disputera donc dans un contexte où les enjeux sportifs se mêlent à une histoire particulièrement dense. Les deux équipes sont à égalité avec 6 points et savent qu’un résultat favorable pourrait leur permettre de prendre une option importante dans la course à la qualification menant à la Gold Cup 2027.

Dans les tribunes, les supporters viendront défendre leurs couleurs. On annonce que les 23 201 billets sont tous vendus. Sur la pelouse, les joueurs auront une mission précise qui est de gagner et surtout défendre leur maillot en offrant une performance à la hauteur des attentes.

L’histoire, elle, restera en arrière-plan, avec ses blessures, ses désaccords et ses souvenirs.

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